Journal de Michael Beckman
Whitby, 2 septembre 2025
Hier, Lex est repartie à l’Université après deux mois passés à la maison. Elle a profité de l’été pour travailler sur son mémoire de Sciences Sociales, intitulé « Local Lore », qu’elle veut me dédier, persuadée qu’elle est qu’elle me doit quelque chose.
Ces derniers jours, j’ai eu plusieurs appels de Sondra. Elle vit à Chicago et m’a proposé de nous donner une deuxième chance, à la seule condition que je vienne la rejoindre là-bas et que nous laissions Whitby derrière nous. En croisant le regard de Raven, j’ai su qu’elle redoutait le moment où je ferai mon choix. Je crois qu’il est déjà fait.
Norman Reed est parti aussi, la semaine dernière. Il ne pouvait rester indéfiniment chez moi et a donc choisi d’aller vivre dans ce qui lui reste de famille, à Milwaukee. Nous restons en contact et, régulièrement, il me fait parvenir ses écrits. Ce gosse a du talent, il réussira à tracer sa voie, loin de Whitby, loin de ce qui rôde sous la surface.
Je pourrais choisir de quitter cette ville pour aller rejoindre Sondra et vivre confortablement, mon succès littéraire étant assuré. Il me suffirait de quitter cette ville, de laisser derrière moi Whitby et ceux que j’aime, d’abandonner Raven aussi.
Whitby, 10 septembre 2025
L’été est presque passé. La presse a oublié l’affaire Webb après en avoir fait ses choux gras. Mais, ici, à Whitby, tout le monde s’en rappelle encore.
Rose est l’héroïne locale : elle celle qui a évité une tuerie. Désormais respectée par tous et a même eu droit à un portrait sur Channel 13 : « Small Town, Hero Cop ». L’enquête menée sur elle par le bureau du shérif n’a débouché sur aucune sanction. La population l’aime et cela rejaillit sur la cote du maire actuel, qui a augmenté le budget de la police. En 2026, deux nouveaux adjoints seront embauchés.
2026 sera aussi l’année de la réouverture d’Amblin House.
Whitby, 13 septembre 2025
Nouvel appel de Ray, ce matin. Il me presse d’écrire le true crime story qui raconterait l’affaire de Faith House. Il est persuadé que le succès en est assuré et croit savoir que Netflix est intéressé par une adaptation en série des événements de Whitby. Il a cru bon d’ajouter qu’il me contactait en priorité, car d’autres auteurs sont sur les rangs.
Comment pourrais-je raconter ce qui s’est vraiment passé, ces jours-là ?
Whitby, 15 septembre 2025
Ce fut hier au tour de Jessica de nous quitter. Elle en avait parlé et c’était inévitable : sa vie est ailleurs. Elle a donc contacté son père qui est venu, encadré par ses Dire Wolves, chercher la jeune fille. Evidemment, Luke est parti avec elle. Inutile de dire que les adieux furent émouvants. La maison s’est vidée, en quelques semaines : il n’y reste que Raven et moi. Entre nous s’est installé quelque chose de puissant, qui puise ses racines dans ce que nous avons vécu ensemble.
L’automne s’approche et avec lui, Halloween, la date fatidique.
Whitby change aussi. La vieille casse auto a été rasée et dépolluée. D’ici quelques mois, un centre commercial comprenant un Cineplex, sortira de terre. Pour l’heure, ce n’est plus qu’un immense terrain vague vide, qu’ironiquement les ados du coin ont appelé le No Man’s Land.
Faith House a été rachetée par une congrégation moins tapageuse que celle de Nancy Harper. Son mari, Wade, passe aux yeux de tous pour un martyr. Il a d’ailleurs écrit un livre sur son expérience.
Une page se tourne, à Whitby.
Whitby, 21 septembre 2025
Il se passe quelque chose à Whitby.
Une vague d’angoisse qui semble surtout toucher les enfants entre six et seize ans. Les plus jeunes font de terrifiants cauchemars où règnent Tête-de-Bouton, comme ils l’appellent, ou la Dame sans yeux. Les plus âgés partagent ça sur leurs réseaux. Un nouveau croque-mitaine est en gestation qu’ils appellent parfois l’Homme dans l’Ombre, comme le titre de mon premier roman.
Quelque chose de terrible aura lieu à Halloween, nous le savons, tout le monde le pressent, au point qu’une pétition a été lancée pour interdire le trick or treat, cette année.
Et il y a autre chose, dont je dois parler à Rose prochainement.
Voilà bientôt deux mois que j’ai "des blancs", des moments où je perds toute conscience de la réalité, du cours du temps. Depuis trois semaines, c’est de plus en plus fréquent et de plus en plus long Rien qu’aujourd’hui, cela s’est produit quatre fois, la plus longue de ces absences durant presque une demi-heure, dont je n’ai aucun souvenir.
Raven a assisté à plusieurs de ces moments d’absence. Selon elle, c’était comme si j’étais absent de mon corps, comme un somnambule, les yeux grands ouverts. Elle a eu beau essayer de me tirer de cet état, ce fut en pure perte.
Etrangement, je ne rêve plus, alors que les cauchemars se multiplient autour de nous. J’ai même l’impression de dormir d’un sommeil profond, réparateur.
J’ai d’abord pensé que cela venait d’une fatigue psychique, en lien avec mes nouvelles capacités, mais ces blancs ne coïncidaient pas avec les moments où j’avais sollicité mon fetch, par exemple. J’ai craint aussi qu’il s’agisse d’attaques, de tentatives de prise de contrôle, venues du No Man’s Land, de Deveraux ou du Moharahani, qu’il sert.
Et puis, j’ai fini par comprendre.
Ces moments d’absence sont des réflexes de défense psychique contre le pouvoir de cette abomination. Chaque fois que cela se produit, mon esprit s’abrite, dans un refuge imprenable. Cela signifie que l’entité est en phase de réveil et qu’elle va jeter encore plus ses forces dans la bataille à venir. Ma psyché ne pourra pas éternellement déjouer ces attaques. Bientôt, je vais devoir affronter le Moharahani sur son propre territoire.
(à suivre)